La politique ne fonctionne plus ? Changeons les règles du jeu.

Rapide tableau.

Rien n’arrête le chômage, la précarité devient la règle, les inégalités atteignent des niveaux records, les dettes individuelles et publiques s’accumulent, la jeunesse peine à distinguer un avenir, les retraites s’amenuisent pour les seniors, la société est dans un état de tension préoccupant, le racisme et l’intolérance progressent aussi vite que l’espoir et la confiance s’effondrent…

En temps normal, c’est de la politique que devraient venir des solutions, c’est elle qui devrait offrir des perspectives plus claires.

Mais combien parmi nous croient encore à la politique ? A un nouveau gouvernement ? Combien pour imaginer que la parole et la promesse changeront demain positivement nos vies ? Combien pour se déplacer jusqu’aux urnes, convaincus que l’élu suivant fera mieux ?

Plus beaucoup, et de moins en moins.

Si nous revenons aux choses simples, voici ce qu’elles devraient être : les citoyens élisent des représentants qui proposent une vision de la société à atteindre via un programme d’actions politiques. Pourtant, dans le contexte qu’est le notre, les programmes sont largement oubliés une fois l’élection passée, les visions complètement inexistantes et nous, citoyens, de moins en moins concernés par les élections.

Le décalage est total. Les tromperies répétées, les alternances déceptives, les affaires multipliées, les luttes de pouvoir incessantes ont décrédibilisé toute une génération de représentants politiques emportée aujourd’hui par une crise économique et sociale qu’elle est bien incapable de comprendre et de manœuvrer.

Inutile de chercher la faute d’un côté ou de l’autre, à gauche ou à droite, tous ceux qui ont eu le pouvoir politique ces dernières décennies sont responsables. Ceux-là même qui se renvoient la balle sur les plateaux de télévision, qui prétendent depuis tant d’années « dire la vérité aux Français » oublient pourtant de confesser le mal qu’ils causent à s’intéresser avant tout à leur carrière et à considérer l’élection comme un achèvement plutôt que comme un commencement. Ceux qui n’ont pas encore exercé le pouvoir ont bien compris l’intérêt de faire de cette pseudo-virginité un argument de campagne fort. Ils ne feraient pourtant pas mieux (et même pire quand on sait quelles idéologies sous-tendent les programmes de certains) pour la simple et bonne raison qu’ils évoluent dans le même environnement que les autres, avec les mêmes règles du jeu.

Et ce sont les règles du jeu politique qu’il faut changer si l’on veut redonner à la politique son efficacité et retrouver confiance en elle. Car ce sont elles qui permettent les dérives de comportement dont nous sommes régulièrement témoins et victimes, ce sont elles qui permettent à ceux qui ont triché ou tout simplement échoué de s’accrocher au pouvoir, ce sont elles qui permettent à une promesse trahie ou à une absence de résultats de ne pas être sanctionnées.

La politique n’est pas une activité mauvaise en soi et elle ne devrait en tout cas pas être considérée comme telle, pas plus que ceux qui choisissent de s’y consacrer ne devraient être suspectés de se préoccuper d’autre chose que de créer les conditions d’une vie en société la plus satisfaisante possible pour tous.
C’est là une situation idéale mais nous pouvons nous en approcher à condition d’introduire de nouvelles contraintes dans le fonctionnement de la vie politique.

Certains travaillent depuis longtemps maintenant à ce que pourrait être une 6e République, avec des institutions renouvelées et modernisées. Sans aller forcément jusqu’à viser une nouvelle république (refrain parfois devenu argument politique passe-partout et vide de sens sous l’impulsion de certains opportunistes en mal d’idées nouvelles), essayons d’avancer quelques solutions simples mais concrètes et réalistes pour nous sortir de la spirale négative qui mine la santé de notre société.

Une seule de ces solutions serait à mettre en œuvre avant toute autre pour débloquer la situation : mettre fin au cumul des mandats politiques. Ce sujet a trouvé une conclusion récente avec l’adoption en début d’année des deux lois interdisant le cumul de fonctions exécutives locales, dont celle de maire, avec un mandat de député, de sénateur (à partir de 2017) ou de parlementaire européen (à partir de 2019).

Il s’agit là du cumul de différents mandats géographiques sur une même période mais qu’en est-il du cumul d’un même mandat dans le temps ? Comment peut-on trouver sain qu’un maire ou un député par exemple puissent exercer leur fonctions plusieurs décennies durant ? Parce qu’ils ont gagné le « jeu » des élections à chaque fois ? Alors c’est la règle de ce jeu qu’il faut changer sinon l’élu sans cesse réélu devient forcément baron même s’il a au départ les meilleures intentions, incapable qu’il est de résister aux privilèges et avantages de sa condition. Il aura fait de la politique son métier, l’activité qui le fait vivre (et bien vivre), là où elle aurait dû être une mission ponctuelle au service de la société. Qu’à cette mission soient associées des compensations, bien entendu, car elle est forcément exigeante. Mais nous ne devrions plus permettre que ces mandats engendrent des carrières auxquelles les hommes et femmes politiques s’accrochent pour conserver statut et pouvoir. C’est vrai pour les élus, ça l’est également par ceux qui sont nommés par leurs pairs.

Limitons les responsabilités politiques à deux mandats, qu’ils soient consécutifs ou discontinus. Un maire pourrait exercer ses fonctions pendant 14 ans au total, un député pendant 10 ans, ce qui semble suffisant pour mener à bien sa mission au service de la société, qu’elle soit locale ou nationale.
Et surtout, nous verrions les choses changer : renouvellement régulier du personnel politique et des générations comme jamais nous ne l’avons vu, diminution forte des démarches carriéristes cherchant le pouvoir pour le pouvoir, retour au centre du débat des idées et des solutions plutôt que des querelles d’égos et de chapelles…

Mettons un terme à la carrière politique qui est la principale cause des dérives de nombre de nos responsables. Mettons-y un terme pour assainir la vie politique, restaurer la confiance avec nos représentants, empêcher les comportements déviants, permettre le renouvellement des élites.

Ce n’est pas la solution à tout et d’autres initiatives devront ensuite être entreprises (comme soumettre les politiques à une obligation de résultats, renforcer les mécanismes de démocratie participative, mettre en place une vraie politique de décentralisation, réformer en profondeur les institutions, l’éducation et la fiscalité) mais c’est là le pré-requis indispensable pour recréer les conditions sereines nécessaires aux débats constructifs et pour inscrire les idées et les réformes dans une vision de long terme plutôt que dépendantes des petits arrangements, calculs politiques et sondages d’opinion.

Ceci étant posé, encore faut-il l’imposer. Ici, le plus grand défi réside dans le fait que ceux qui peuvent adopter une telle réforme sont ceux à qui elle s’adresse et qu’elle viendrait contraindre : nos responsables politiques.
Comment imaginer que ceux-ci décident d’eux-mêmes de voter une loi interdisant les carrières dont ils profitent largement ? C’est bien simple, ils ne le feront pas de leur plein gré. Il suffit, pour le comprendre, de se souvenir des récentes lois relatives à la transparence de la vie publique suite à l’affaire Cahuzac, largement vidées de leur sens avant leur adoption par les parlementaires.

Ils ne le feront pas à moins d’y être contraints, à moins que la pression populaire ne les y oblige. En résumé, la balle est dans notre camp.

Ne plus regarder ni écouter les émissions politiques, inonder les politiques d’e-mails et de lettres leur expliquant l’inéluctabilité du changement des règles du jeu, organiser des pétitions et rassemblements, boycott des réunions publiques, abstention électorale… Les moyens de faire pression sont nombreux, ils deviennent efficaces lorsqu’ils sont organisés.

Nous ne devons pas leur laisser le choix car nous ne l’avons pas non plus. Si nous laissons faire, la situation d’aujourd’hui sera pire demain : la classe politique continuera à rendre de moins en moins de comptes, la participation aux élections continuera à s’effriter, les partis des extrêmes arriveront au pouvoir, les décisions politiques tourneront continuellement en rond et les réformes avorteront, les tensions sociales seront exacerbées et nous vivrons de plus en plus mal en individualité comme en communauté.

Cela ne se fera pas tout seul. Pour fonctionner, la démocratie doit aussi s’exprimer. A chacun d’entre nous de la faire entendre.

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2012, l’année où la politique a renoncé

En 2012, on a joué à se faire peur avec une énième fin du monde. Cela nous aura bien occupé au point d’en oublier d’être un peu plus terre-à-terre et de voir qu’autre chose s’est désagrégé en 2012 : le pouvoir de la politique.

Je dis bien le pouvoir de la politique et non le pouvoir politique qui lui se porte bien, merci pour lui. Ceux qui le détiennent savent très bien en user et profiter pleinement de son exercice dans la limite des règles légales et morales fixées, et parfois au-delà.

Non, je parle du pouvoir de la politique, celui qui est capable de grandes choses quand il a la volonté d’organiser la vie en société de ceux qui ont cru en lui. Le pouvoir de la politique dans son sens premier, celui qui ne nous paraît plus si évident aujourd’hui. Car oui, même si ce sentiment s’est progressivement effiloché ces dernières années, il fut un temps où l’on croyait en la capacité des hommes et femmes politiques à provoquer les conditions qui amélioreraient notre cadre de vie, et peut-être même favoriseraient le bonheur de chacun.

Cette idée du désenchantement politique n’est pas nouvelle, loin de là. Elle est depuis longtemps étudiée en sociologie politique… ce n’est pas comme si on ne nous avait pas prévenus. Mais les événements politiques de 2012 ont fini de concrétiser ce désenchantement et ont balayé les espoirs des derniers croyants. Nos « responsables » politiques n’ont jamais été aussi responsables d’une situation qu’en transformant un peuple de passionnés en peuple d’agnostiques amorphes.

Même si certaines personnalités politiques ont précipité cette atrophie citoyenne, la responsabilité n’est pas celle d’individus, elle est collective. Elle est l’oeuvre d’une pratique du pouvoir qui a abîmé toute beauté politique et usé le reste d’envie des Français.

L’année écoulé aura en cela fait plus de mal que toute autre pour deux raisons : d’une part, parce que les pratiques déviantes du pouvoir politique auront été particulièrement nombreuses ; d’autre part, parce que 2012 était précisément censée être une année de changement.

Quelques souvenirs pesants…

Une campagne présidentielle des plus abjectes où le combat des idées n’a jamais eu lieu sauf pour aller draguer les plus extrêmes d’entre elles dans une surenchère toujours plus répugnante, où les débats ont été remplacé par les coups bas, les insultes et autres « stratégies » d’hystérisation des discours.

Une communication politique qui a renoncé à la retenue : parler partout, tout le temps pour ne laisser aucun espace à l’autre même quand on n’a rien à dire. Une situation amplifiée par deux phénomènes : la stricte égalité du temps de parole entre les candidats pendant la campagne présidentielle et l’utilisation débridée des réseaux sociaux par nombre de politiques qui réagissent et sur-réagissent en direct à la moindre information sans prendre aucun recul et en oubliant que ce qui a été écrit le restera jusqu’à la fin de leur carrière politique.

Un discours de changement qui en oublie complètement de mener la moindre conduite de changement. Il est toujours bien tôt pour faire un bilan d’un gouvernement en place depuis le mois de mai et attendre les fruits d’un éventuel changement ne se compte pas en semaines ni même en mois, mais en années. Et je souhaite bien évidemment que ces fruits voient le jour mais en attendant, on ne peut pas prôner le changement (dans le meilleur des cas, l’initier) et ne pas savoir le communiquer.
Essayez donc de donner une nouvelle direction à une entreprise ou une institution sans mener la conduite de changement qui va avec. La communication n’est pas un artifice, elle est un rouage essentiel de toute pédagogie et un mouvement nécessaire à toute transformation. Sans cela on ne croit pas ; si on ne croit pas, on n’adhère pas ; si on n’adhère pas, on bloque.
Il est difficile de permettre le changement quand on donne l’impression de le brader, quand face à lui on fait deux pas en arrière ou quelques gestes brouillons, quand dans la difficulté on n’a pas convaincu qu’on avait tout essayé.

Et j’ose à peine évoquer l’élection du président de l’UMP qui n’a fait qu’enfoncer le clou en parant de ridicule l’ensemble des acteurs impliqués et en soulignant dans toute leur splendeur les logiques carriéristes qui les animent. Ce feuilleton rocambolesque aura fait bien des dégâts parmi les militants dégoutés, les observateurs médusés et beaucoup de citoyens lassés.

Une parole qui a perdu sa vertu en même temps que sa retenue, des comportements carriéristes qui laissent de côté les missions qui devraient être au centre des préoccupations, une action politique qui n’essaye pas tout… voilà ce que la politique en 2012 nous a donné à voir.

On cite souvent la phrase de Lionel Jospin, alors impuissant à empêcher les licenciements dans l’usine Michelin, prononcée en 2000 : « L’Etat ne peut pas tout ». Et par extension, la politique ne pourrait pas tout. Il avait raison mais d’une certaine manière seulement : pas parce que la politique ne peut effectivement pas tout mais parce qu’on a décidé qu’elle ne pouvait pas tout.

C’est cette abdication qu’on nous a présentée en 2012.

C’est cette abdication qui détournera encore davantage les Français des urnes ces prochaines années. Parmi ceux qui se déplaceront encore, certains voteront par automatisme pour les mêmes responsables politiques que d’habitude, sans trop y croire. D’autres feront payer ceux qui ont abdiqué et donneront leur voix à ceux qui n’ont pas encore exercé le pouvoir et savent très bien jouer de cette « virginité ».

Tant que la politique aura renoncé, ce blog restera en sommeil. Commenter des agitations individuelles et des abandons ne m’anime plus.

En écrivant ces quelques lignes me reviennent en tête les mots par lesquels David Pujadas conclut systématiquement son émission politique Des paroles et des actes : « Vive la politique ! ». Je me demande qui cela peut-il encore bien faire vibrer. J’espère que ce cri sonnera un jour à nouveau moins faux.