Station fantôme et voyage dans le temps

Il m’arrive assez régulièrement d’emprunter la ligne 5 du métro, entre Bastille et Place d’Italie. J’aime ce petit bout de voyage. Là, on va dire que je délire. Associer en deux phrases les mots « métro » et « voyage » avec le verbe « aimer », cela pourrait presque tenir de la pathologie. Peut-être, mais pour ma défense, je répondrais à mes psychiatres deux choses. D’abord, quand on mène une vie parisienne, il faut savoir se contenter de peu pour réussir le difficile exercice d’évasion en milieu urbain où l’hyper-sollicitation est constante. Ensuite, ce trajet a priori quelconque a un pouvoir bien particulier, à la limite du voyage dans le temps.

D’accord, avec ce dernier argument je ne suis pas certain d’avoir réussi à démontrer ma pleine lucidité. Ça tombe bien, je n’ai pas l’intention de prouver quoi que soit, seulement de raconter l’extraordinaire dans l’ordinaire, la puissance de la banalité.

L’ordinaire, ce sont 5 stations de métro parcourues avec un départ et une arrivée. Le banal, c’est la répétition qui en occulte toute surprise, tout étonnement quant à l’environnement a priori peu séduisant traversé. Alors qu’en faisant un tout petit peu attention, entre deux stations, on peut soulever le voile et remonter le temps.

Cette faille temporelle porte un nom : Arsenal.

Les stations fantômes exercent sur moi une véritable fascination. Arsenal en est une, située entre Bastille et Quai de la Rapée, pour peu que l’on veuille bien faire l’effort de la voir. Sinon elle n’existe pas. On ne compte que très peu de véritables stations fermées dans le métro parisien, et cette rareté en approfondit d’autant plus le mystère.

Il y a plus de 100 ans, les Parisiens qui nous ont précédé ont donc descendu les escaliers et foulé les quais d’Arsenal, ils se sont assis sur ses bancs et attendu le passage de leur rame. Ils étaient nos grands-parents et nos arrière grands-parents. Ils allaient travailler. Ils allaient se promener. Ils partaient à la rencontre d’un cousin, d’un ami, d’un amant. Ils ont vécu ce que nous vivons, à une autre époque, dans un autre contexte, avec des préoccupations parfois similaires.

Les quais d’Arsenal rassemblaient des vies et respiraient la vie. Puis il y eut 1939 et l’entrée en guerre de la France au mois de septembre. Les préoccupations d’alors, nous avons pour la plupart la chance de ne pas les connaître. Pour Arsenal, ce fut la fin de tente-trois années au service de toute une génération de Parisiens. Les employés de la Compagnie du chemin de fer métropolitain de Paris furent mobilisés et le gouvernement mit en application un plan prévoyant un service réduit sur le réseau métropolitain. Arsenal ne fit pas partie des 85 stations à rester en service et, contrairement à d’autres, son exploitation ne reprit pas au sortir de la guerre, la laissant plongée depuis lors dans l’obscurité.

Malgré quelques aménagements, le temps s’est arrêté sous terre, bloqué à la date du 2 septembre 1939. C’est cette journée qui passe furtivement devant nos yeux à travers la vitre de notre métro plus de soixante-dix ans après. Ce sont les pas du dernier voyageur que l’on entend remonter les escaliers de la station vers le boulevard Bourdon. C’est l’air d’un autre siècle qui flotte entre deux réalités.

Disparue des cartes mais pas de l’histoire, Arsenal est une fenêtre sur le passé. Une tentative d’évasion temporelle.

Entrée de la station de métro Arsenal, boulevard Bourdon, Paris

4 réflexions au sujet de « Station fantôme et voyage dans le temps »

  1. Vers 1960, lors d’un incident le métro a dû s’arrêter à cette station… Tous les voyageurs sont sortis sur le bd Bourdon. C’était donc encore utilisable.

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